Lu pour vous : Tchapalo Tango de Fidèle Goulyzia

L’écrivain ivoirien Fidèle Goulyzia publie en 2019 aux éditions Captiot, son premier roman Tchapalo Tango. Il s’agit d’un drastique réquisitoire contre les simulacres de démocraties africaines. Ainsi, au fil des trois centaines de pages, le sexe, le pouvoir et l’alcool forment les composants au menu d’un cocktail explosif. Décryptage.

Le journalisme est-il vraiment le quatrième pouvoir dans les démocraties africaines ? Telle est la question centrale au cœur de Tchapalo Tango, un roman politique palpitant. De la république imaginaire de Dougoutiana à celle, pas plus réelle, de Kluikluiland, Fidèle Goulyzia nous conte le récit de la carrière mouvementée d’un journaliste quelque peu méditatif, qui se voit confronté aux réalités de la politique tropicale. Paul Stokely en effet, est un jeune rédacteur, tombé dans le journalisme, comme l’on entre en religion. Il a pour lui, la fougue de sa jeunesse, quelques notions glanées sur le tard, et une belle détermination à se faire un nom par la plume. Toutefois, il est très tôt en prise à ce qu’on nomme, en journalisme justement, les réalités du terrain, d’autant que la fidélité en amour n’est pas sa vertu première. Ses ennuis commencent quand il fait de la pétillante Pamela, amante du ministre de la communication, sa maîtresse.  Le prétexte pour l’éliminer du jeu est tout trouvé, quand le pays est victime d’une attaque terroriste. Indexé injustement comme complice des terroristes, Paul n’a pas d’autre choix que de fuir son pays. Sur les traces improbables du remuant journaliste, Fidèle Goulyzia aborde plusieurs thématiques intéressantes.

Démocratie tchapalo

Le problème fondamental que pose ce roman est celui des régimes dits démocratiques en Afrique. L’auteur, qui dénonce page 215 « l’abrutissement systémique des masses vautrées dans une indigence programmée et entretenue ; la fétichisation du vote qui à lui seul suffisait à une qualification dite démocratique du scrutin », met en exergue deux problématiques fondamentales : les conditions économiques désastreuses dans les pays de la sous-région, ainsi que les simulacres de démocratie qui s’y développent. Ainsi, à la question de savoir s’il suffit que des élections soient organisées dans un pays, tel que c’est le cas dans de nombreuses contrées africaines, pour considérer ces nations comme des États de droit, la réponse de l’auteur est sans doute négative. Pour lui, l’origine du mal, ce sont les indépendances mal négociées, « prolongement astucieux et bien encadré d’une tutelle à vie » page 20. À cela, s’ajoute l’insuffisance du niveau d’instruction des populations pour effectuer des choix démocratiques responsables. En outre, Goulyzia, à travers le portrait peu flatteur du président Koumba Tchefing, s’insurge contre ces éternels contradicteurs africains qui, parvenus au pouvoir, font pire que leurs prédécesseurs qu’ils ont combattu, ces « invétérés opposants devenus des potentats locaux sans vergogne » page 118.

Sexe et pouvoir

C’est connu, les politiciens aiment la bagatelle. Les journalistes aussi sans doute. Il n’est donc pas étonnant de noter que l’érotisme est au cœur de ce roman politique. Les frasques et les ennuis du journaliste Paul sont rythmés par quelques joyeuses parties de gaudriole. Tout d’abord, son exil forcé est occasionné par  son penchant pour la paillardise. Il est ensuite capturé à Kluikluiland, après une belle partie de grivoiserie avec une amante indicatrice dans un hôtel. L’on n’est pas loin, ici, de l’image d’Eve proposant la pomme à son Adam. La femme que décrit Goulyzia est tentatrice, sulfureuse, luciférienne. C’est une vraie Schtroumpfette, qui n’a d’intérêt que pour les artifices en vue de séduire des hommes. Ce trait est quelque peu nuancé par deux autres profils féminins, ceux de Solange et de Ganiath. Solange est la compagne de Paul et la mère de son fils. Très discrète, elle reste aimante de son homme tout le long du roman, élevant assidûment leur fils Isaac. Toutefois, la figure féminine dominante du roman est celle de Ganiath, épouse de Zeph, l’ami qui a accueilli Paul à Kluikluiland. Elle paraît figurer la femme idéale selon l’auteur : mesurée, au service de son ménage et de son mari, exclusivement dédiée aux travaux ménagers, quoiqu’étant instruite et intelligente. En général, ce roman est une œuvre plutôt très orientée patriarcat, dans la mesure où les personnages importants, ceux qui agissent, se déterminent et déterminent le destin des peuples, ne sont que des hommes, que ce soit les journalistes, les politiciens, jusque même aux orateurs importants des lieux de beuverie. Pamela, la seule femme qui est présentée en fonction de son métier, est décrite comme une arriviste sans grand talent, qui se hisse dans la hiérarchie à coup de parties légères. Autrement, les femmes jouent des rôles de second plan, de charmeuses ou de mères effacées, dont la présence comme personnages dans le roman se justifie uniquement de par leur position de génitrices avant tout.

Terrorisme et raison d’Etat

Les États ouest-africains ne sont pas préparés pour apporter une réponse efficace au terrorisme : c’est ce qui semble se dégager de ce roman, tant l’auteur met en lumière l’improvisation et l’instrumentalisation en réponse à l’attaque des « sofas enturbannés ». Goulyzia passe au scanner les armées de ces pays, qui n’ont jamais exercé l’art de la guerre, dont les officiers les plus anciens s’embourgeoisent, pendant que les plus jeunes rêvent de progrès. Il fournit, par la voix de la discrète Ganiath, une analyse toute personnelle des causes du terrorisme en Afrique, qui serait, de son point de vue, un moyen de pression contre les États. Il conclut : « aucune armée de la sous-région n’est outillée pour (y) faire face toute seule » p 276. En tout état de cause, le pouvoir dougoutianais, au lieu d’apporter une réponse efficace à l’attaque, s’en sert plutôt pour museler une opposition par trop remuante, ainsi que la presse qui ne le caresse pas dans le sens du poil.

Journalistes incarcérés

Le journalisme est un métier qui fait rêver. Mais une fois intégré à une rédaction, les jeunes peuvent être confrontés à des conditions de vie misérables. Ils vivent alors d’expédients, donnant le change par une apparence vestimentaire irréprochable. Ce roman présente le portrait croisé de deux races de journalistes, les idéalistes versus les réalistes. Dans le camp des idéalistes, l’on retrouve évidement Paul mais également Zeph, son ami journaliste de Kluikluiland, de même que les patrons journalistes de Paul.

Les rédacteurs de cette catégorie finissent tous en prison ou en exil, à l’exception de Zeph. D’un autre côté, les journalistes réalistes, à l’image de Vieux Tokoss, se nourrissent de rapines et de perdiems, mais ils subsistent plutôt bien, accrochés aux basques des politiciens dont ils servent les ambitions. Cette collusion entre médias et politique n’est pas de nature à garantir la neutralité de la presse. D’ailleurs, ces journalistes n’écrivent jamais rien pour certains d’entre eux, abonnés qu’ils sont « aux faveurs de personnalités et de célébrités ». Le livre confronte aussi le journalisme dit traditionnel à la déferlante des réseaux sociaux, et montre les efforts d’adaptation de la presse classique.

L’assommoir

L’alcool joue un rôle important dans le roman. Il est l’opium du peuple. Tchapalo ou sodabi, peu importe le nom du breuvage, il permet à une population désabusée de tenir le coup, de supporter la misère, le chômage. L’alcool fait passer la pilule trop amère d’une démocratie qui n’a pas su apporter la prospérité économique. À travers ses effluves, les hommes et les femmes supportent mieux l’incurie d’hommes d’État sans vision, strictement guidés par l’appétence du luxe et de la luxure, considérant les deniers publics comme les leurs propres. Au total, le style du roman est plaisant. On aime l’actualité du sujet, qui colle à point nommé à la conjoncture dans de nombreux pays d’Afrique noire, meublée par des putschs conduits par de jeunes officiers, sur fond de gestion désastreuse de la crise du terrorisme. On aime le trait sans complaisance, la précision des descriptions, l’inventivité d’un romancier qui a su créer un univers réaliste et plausible. L’on peut regretter la vision pessimiste d’une œuvre, dont le happy-end lié à la restauration de Paul et de ses amis n’est que de façade. En effet, le Dougoutiana tombe aux mains d’hommes d’affaires avides de pouvoir. L’on découvre alors que les patrons de Paul ne sont pas exactement les idéalistes qu’ils ont longtemps singés ; l’on entrevoit également que le Dougoutiana, que toute la sous-région ouest-africaine, par le jeu des chaises électriques des coups d’État, ne fait qu’enchaîner des cycles semblables les uns aux autres, dans l’indifférence des élites aux problèmes réels qui se posent aux populations. À moins que le romancier ait tout juste, simplement, fait le choix d’un réalisme qui a décidément la peau dure.

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