Mon mars féminin 3

REGARD DE FEMME SUR LES FEMMES

Gina de Fanti dans le roman « Le juste prix »

Pour le troisième numéro de cette série de chroniques littéraires consacrées aux écrivaines, je nous emmène au Togo. Eh oui, pendant tout ce mois de mars, je présente, dans quelques œuvres, le regard que les romancières portent sur leurs congénères, à travers leur écriture. Il m’a, en effet, paru intéressant, de visiter la façon dont elles perçoivent la (leur) féminité, en campant des protagonistes féminins dans leurs œuvres. Aujourd’hui, c’est le roman  » Le juste prix  » de la Togolaise Gina de Fanti qui a mon attention – et donc la vôtre.

De quoi parle l’auteure ?

Gina de Fanti relate dans ce roman l’histoire d’une passion impossible, entre deux personnages que tout oppose : l’extraction sociale, l’éducation et le tempérament. La trame est celle d’une romance ratée entre un jeune homme pauvre et irréfléchi, et une fille riche et naïve. Dans ce roman militant, les secrets de famille et les trahisons s’imbriquent et s’enchaînent, sous la plume justicière de la romancière, qui n’hésite pas à faire payer le juste prix aux fautifs. Aux fautives également, puisque de Fanti propose une riche galerie de portraits de femmes, parmi lesquels quatre retiennent l’attention du lecteur.

1. Sika, l’amoureuse de l’amour

Elle est l’héroïne du roman. Tour à tour ingénue puis incrédule, généreuse, puis cocue, sincère puis menteuse, la romancière la fait passer par toutes les émotions. Un peu comme dans un roman initiatique, elle est d’abord présentée comme l’amoureuse transie, la petite amie parfaite, qui verra par la suite son monde s’effondrer suite à la trahison de son fiancé.

Partagée entre les conseils tempérés de sa mère, et les résolutions de sa va-t-en-guerre de copine, elle finira par pardonner et se remettre avec son homme. Sika, cette grande amoureuse devant l’éternel, qui ne veut vivre que sa vie de rêve, devra pourtant compter avec le sort qui s’acharnera contre elle. Cependant, notre héroïne semble née sous une bonne étoile, et malgré de grandes épreuves, ce ‘’cœur en or’’ P226 arrive à s’en sortir à bon compte, après avoir tout de même muri et appris des épreuves subies, et des erreurs qu’elle a eues à commettre.

2. Lucie, la froide calculatrice

Le personnage de Lucie évolue en antagonisme à celui de Sika. Lucie est tout ce que l’héroïne n’est pas. Elle est manipulatrice, matérialiste et dénuée du moindre scrupule. Amante opportuniste, elle n’a de cesse, dans l’œuvre, de s’approprier le bonheur de celle qui aura été son amie pendant quelques mois. Son envie de s’accaparer le fiancé de Sika, et sa désillusion lorsqu’elle parvient à ses fins, en font la méchante de service. La romancière, à l’instar de Mérédith, la copine de Sika, ne semblent lui trouver aucune situation atténuante.

C’est une maîtresse dénuée de passion, une mère dépourvue de sensibilité, et une épouse insipide. De toutes les méchantes personnes du roman, elle est la seule qui ne trouve aucune occasion de se faire pardonner ses torts, et l’œuvre s’achève sur sa déchéance sociale. Un peu comme à l’instar de ces filles de joies qui misent sur leurs charmes pour conquérir un semblant de bonheur, Lucie est le produit d’une pitoyable extraction sociale, même si chez elle, la pauvreté morale semble primer sur celle matérielle. Toutefois, Lucie et Sika n’ont-elles pas, en réalité, une communauté de destin, étant toutes les deux, victimes des manipulations du même Marc qui pensait profiter des charmes de la première, tout en se réservant l’amour de la seconde ?

3. Louise Kabéna, la mère complice

Plus qu’une mère, Louise Kabéna est la complice de sa fille Sika. Toujours à l’écoute et prévenante, elle est une personne stable et compréhensive. Cette fille de riche, femme au foyer, est un protagoniste réfléchi et entièrement dévoué à sa famille. Bonne mère de famille, elle fait figure d’épouse parfaite, pour un homme également équilibré, quoique moins conciliant qu’elle sur les différences sociales. Elle représente le pôle douceur, et par le biais de son personnage, la romancière met en questionnement la responsabilité parentale, notamment à travers les doutes de Louise lorsqu’elle se reproche d’avoir, par ses conseils, induit sa fille en erreur. Malgré ce point d’ombre, elle est néanmoins la personne qui dirige le foyer. « Je vais en parler à maman d’abord, si elle est d’accord, elle pourra nous aider à le convaincre (le père) », dit d’elle sa fille. Sachant user de persuasion et de respect, elle en impose dans son ménage, et il n’est pas abusif de déclarer que, malgré les apparences, dans le couple Kabéna, c’est bien Louise qui porte la culotte, souvent pour le meilleur.

Gina de Fanti

4. Klobessi, la belle-mère acariâtre

Klobessi est la mère de Marc, l’époux infidèle de Sika. Un peu à l’instar de Louise, c’est elle qui dirige son couple, mais c’est bien pour le pire. Pas subtile pour un sou, elle est arrogante et méchante. Image caricaturale de la belle-mère insupportable et conservatrice, sur les traces des méchantes sorcières et marâtres des contes de Grimm, elle mène la vie dure à sa bru, et n’a de cesse de la voir quitter son homme. Malgré sa rédemption en fin de livre, elle reste agressive et non conciliante.

En somme…

« Le juste prix » est un kaléidoscope de portraits de femmes. Outre celles citées supra, il y a également l’épouse cocue et résignée (mère de Malick), Sidi, la mère indigne et repentie, et sa fille, Mérédith, pratique, désordonnée, impulsive et véritable fille à papa, mais également Assibavi, la domestique fourbe et rapporteuse. Disons que tous les personnages masculins convoqués dans ce livre ne semblent présents que pour sublimer les interlocuteurs du beau sexe.

Cette galerie de personnages est en appui à la dénonciation des pesanteurs sociales et de la charge mentale pesant sur les femmes dans nos sociétés, de même que des violences faites aux femmes, y compris par les femmes. Ce deuxième livre de Fanti est un roman militant qui sublime la force des liens du sang, tout en susurrant en filigrane que chaque famille a ses secrets, lesquels finissent, un jour ou l’autre, à être dévoilés.

Gina de Fanti, Le juste prix, CONTINENTS, 2018.

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